Éric Dussault n’aurait jamais imaginé la place que prendrait l’affaire des cerfs du parc Michel-Chartrand dans sa vie.

Lorsqu’il a proposé son aide aux autorités, fin 2020, pour relocaliser une partie des cervidés devenus trop nombreux, le directeur général de Sauvetage Animal Rescue pensait que sa contribution serait principalement logistique.

Remorques, fusils tranquillisants, filets, partenaires vétérinaires…son organisme est bien équipé pour mener à bien une telle mission et sauver les animaux de l’abattage, pense-t-il.

« J’avais l’innocence de croire qu’il y avait déjà des protocoles et des plans pour ça, et que je venais en support », se souvient-il. « Je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien de préparé et que toute la responsabilité de la création du plan allait reposer sur mes épaules. »

Ainsi commence pour ce père de trois enfants, trois chiens et trois chats, une saga politique et judiciaire ultra médiatisée, dont le prochain volet s’ouvre fin avril, à la Cour supérieure du Québec. Au-delà de l’avenir des cerfs, la poursuite contre la ville de Longueuil engagée avec Goldwater, Dubé a amorcé un véritable débat sur la responsabilité humaine envers des êtres sensibles, dont le territoire rétrécit sans cesse sous la pression du développement urbain.

TRANSPOSER LES CONNAISSANCES

« Je vois une belle opportunité, en tant que société, de changer les vieilles mentalités », confie M. Dussault. « Cette façon de toujours dire “on ne vas pas se casser la tête, on va les abattre parce que c’est trop compliqué.” »

« Compliqué » n’a jamais rebuté M. Dussault, qui a suivi de multiples formations pour sauver des vies humaines (sur corde, sur glace etc…) en parallèle d’une première carrière dans la sécurité. Il a décidé de transposer ses connaissances aux animaux le jour où il s’est aperçu que rien n’existait au Québec pour leur porter secours.

En 2010, il fonde une première version de ce qui deviendra Sauvetage Animal Rescue, aujourd’hui un organisme à but non lucratif qui dépend principalement des contributions de ses membres. Il coordonne et supervise les interventions, aidé sur le terrain par des bénévoles – presque exclusivement des femmes.

Les Québécois les connaissent bien depuis la diffusion de la série « Sauvetage Animal », sur TVA. On les suit en train d’évacuer un castor coincé entre des rapides, parcourir les bois pour retrouver un chien perdu, et même venir en aide aux koalas en Australie.

L’OURS DE DORVAL

L’organisme offre aussi des services de patrouille aux municipalités ou aux entreprises. Mais il n’a pas le droit de toucher à certaines espèces sauvages telles que les cerfs ou les coyotes sans permis spécial.

De son côté, le gouvernement manque d’agents spécialisés sur le terrain, comme à Dorval, en 2021, quand un ours est apparu dans les rues, explique M. Dussault, arrivé rapidement sur place.

“Ce sont nos échelles qui ont servi à aller chercher l’ours dans l’arbre, nos perches qui ont servi à l’accrocher; c’est notre staff qui a amorti sa chute, qui l’a déplacé et amené dans sa cage », se souvient-il. « Ce ne sont pas les trois agents de la faune présents qui auraient pu faire tout ça seuls. »

Malgré le succès de l’opération, les autorités embarquent l’animal et le tuent, loin du regard des habitants.

Me Anne-France Goldwater souligne qu’il est « difficile de concilier le rôle supposément protecteur du Ministère et cette volonté constante de mettre à mort tout animal qui croise notre chemin. »

POUR UNE APPROCHE HUMAINE À LONGUEUIL

La ville de Longueuil a plusieurs fois changé d’avis sur les cerfs. Fin 2020, la municipalité renonce à les abattre. Conseillé par des vétérinaires, M. Dussault élabore une proposition pour capturer et transporter les animaux vers des sites protégés.

Mais en février 2021, un comité d’experts de l’Université de Montréal refuse d’émettre un « certificat de bon soin », rendant l’obtention d’un permis provincial spécial impossible. (Me Goldwater ajoute qu’aucune université ne souhaite émettre un tel «certificat» hors contexte d’un projet de recherche à l’interne, alors cette exigence gouvernementale est impossible à respecter.) En novembre, la nouvelle mairesse de Longueuil annonce qu’elle fera euthanasier quelque 70 bêtes. Elle se ravise maintenant, et tient à faire abattre 108 cerfs, par une chasse à l’arbalète.

C’est pour l’en empêcher que Goldwater, Dubé, une citoyenne et Sauvetage Animal Rescue lancent en 2022 leur poursuite. En Me Goldwater, qui l’épaule depuis le début, M. Dussault a trouvé une partenaire indéfectible, qui partage son franc parler et sa recherche de solutions humaines, respectant les droits des animaux.

« Nous admirons beaucoup les principes et l’engagement d’Éric envers les animaux en détresse », confie Me Goldwater. « En particulier les cerfs de Virginie du Parc Michel-Chartrand, des résidents historiques de Longueuil qui, dans un contexte plus civilisé, auraient droit à au moins une fraction de leurs terres ancestrales. »

Malgré la frustration du devoir non accompli, M. Dussault sait que plusieurs autres maires suivent de près le cas de Longueuil. Derrière la virulence du débat et les moqueries en ligne, la cause des animaux gagne du terrain, assure-t-il.

« Parlez-en en mal, parlez-en en bien, mais parlez-en », conclut-il.

Photo: Sauvetage Animal Rescue